Un tour du monde en solitaire en Fantasia

 

Voici le récit d'Alfonso Pascual !

( Notes prises lors de nos différents entretiens avec Alfonso )

 

Ma route ?
Par l’ouest : départ  de  Port-Miou (dans les calanques de Cassis,  près de Marseille), puis détroit de Gibraltar, traversée de l’Atlantique avec escale aux Canaries,  canal de Panama, traversée du Pacifique, Galapagos, Marquises, Nouvelle Calédonie, Australie….
 
Ma profession ?
Guide à Chamonix l’hiver ;  j’ai donc navigué trois fois six mois autour de l’été, pendant trois  années consécutives (2005, 2006, 2007).
 
Des sponsors ?
Je  n’y ai  jamais pensé ;  je voulais réaliser mon projet en toute liberté, partir quand  j’en avais envie, sans fil à la patte ni comptes à rendre…  et  c’est ce que j’ai fait ; je suis parti très vite, « à la hache », pour éviter les problèmes de circulation maritime que je pressentais côté mer Rouge.
 
Mon expérience de voileux ? 
Du 420 l’année 2000, un stage en Laser ;  j’ai ensuite acquis un Coco, puis  un Fantasia.  Le coco est un voilier de 6,20m, bien dessiné, avec lequel  je suis allé jusqu’en Grèce mais dans lequel je ne pouvais pas me tenir debout…
 
Ma doc de base ?
Le livre des Glénans.
 
Mon anglais ?
J’avais quelques rudiments d’anglais  au départ mais je l’ai plus ou moins appris en route,  pendant  un mois  en traversant le Pacifique,  à l’aide du livre le « Vieil homme et la Mer » que  je lisais en boucle plus  un dico pour traduire certains mots …
 
Ma casquette ?
 J’en ai une, elle  m’a été donnée par un marin grec  au cours d’une croisière faite précédemment ; c’était un don en guise de coup de chapeau à un Français qui arrivait vite par l’Ouest sur son Coco mais qui avait du bien mal à accoster ! (beaucoup de vent, c’était en hiver, trois gars sont sortis d’un café pour m’aider). Cette casquette  a fait le tour du monde, c’est mon porte-bonheur ! A l’intérieur de la casquette figuraient (et figurent  encore !) le nom du marin grec qui me l’a donnée,  son adresse sur l’ile de Kéa et son numéro de téléphone. J’y suis retourné récemment et j’ai cherché à le rencontrer pour le saluer, malheureusement il était décédé... J’ai rencontré son fils qui m’a reçu très chaleureusement et a souhaité que je  conserve la casquette en guise de souvenir … moment d’émotion !
 

 

Le  Fantasia KOUROS
 
      C’est un quillard de 1982 ; avantage du Fantasia : il serait le seul  8m armable en 2° ou 3° catégorie (en fait, il était armé pour la 5°…).
      J’ai acheté ce Fantasia  d’occasion sur le lac Léman, je l’ai gardé quatre  ans puis je  l’ai revendu à Toulon ; aux dernières nouvelles, il serait en Tunisie…
     J’avais fait peu de travaux avant le départ, la majorité des pièces étaient donc d’origine  mais le bateau a bien résisté !
     Par prudence, je l'avais quand même déquillé et avais changé les boulons de quille ; c’est un assez gros travail qui s’est avéré ne pas être vraiment nécessaire…
     J’avais aussi restratifié  la varangue arrière qui était cassée ; j’ai réparé en route un anguiller qui avait un peu travaillé..
      Les anguillers sont des points de faiblesse du bateau car le peu  d’eau qui circule dans les fonds finit par pénétrer dans l’épaisseur des varangues et les affaiblir d’où risque de bris en cas de choc.
 
Safran :
 
      J’avais conservé le safran d’origine mais l’avais renforcé  en l'enveloppant d'une couche de mat de verre (une seule, rowing + époxy) ; il a tenu merveilleusement bien !
      Par contre, la mousse à l’intérieur devait être déjà plus ou moins imbibée d’eau avant le départ, le safran gouttait assez longuement quand je le  sortais de l’eau…
      Par précaution, en Martinique, j’ai donc fait fabriquer un  safran de rechange. Il était en contreplaqué, très lourd et encombrant ; je le stockais dans la cabine arrière, avec mon vélo. Je ne l’ai pas utilisé et je l'ai finalement donné à un pêcheur en mer Rouge vers la fin du parcours.
      J’avais légèrement modifié  mon  safran pour pouvoir l’enlever facilement et intervenir ainsi sur la ligne d’arbre  sans être gêné, j’avais donc retiré les quelques centimètres de compensation au niveau inférieur à l’avant du safran mais je n'ai pas senti de différence notable sur le comportement du bateau.
      J’ai déposé le safran  aux Maldives pour déposer l’arbre, remplacer le presse-étoupe et la bague hydrolub. La dépose est facile à faire quand on est deux, même dans un coin perdu : l’un plonge en apnée et l’autre bouche le trou de passage de l’arbre dès qu’il est déposé…
 
Gréement :
 
     J’avais conservé les voiles d’origine (alors qu’elles étaient déjà  brûlées au soleil et « non réparables », dixit un voilier à Marseille) mais bon… elles ont tenu le tour du monde grâce aux  quelques  réparations que j’ai  faites moi-même en  route ; une  seule fois, j’ai fait appel à une couturière, aux Galapagos…
     J’avais aussi conservé le gréement dormant d’origine.
     Je l’ai « entretenu » au jus de citron : je buvais un jus de citron tous les jours, et avec la pulpe, je nettoyais les sertissages inférieurs des haubans ; ils ont apprécié la vitamine C car malgré leurs 25 ans d’âge, Ils ont tenu le tour du monde... !
      L’étai a souffert pendant le périple : il a été à moitié sectionné du fait que le pataras n’était sans doute pas assez bordé : le mât poussait sur l’étai puis  revenait en arrière de multiples fois, la tête d’étai a commencé à se rompre  (9 torons sur 18) … mais il a finalement tenu quand même 20 à 25000 miles !
     J’avais aussi un tourmentin ou solent sur étai largable ; cet étai largable pouvait venir en secours de l’étai principal si ce dernier  posait  problème…
      La  fixation de la ferrure d’étrave est un point faible du Fantasia : les deux vis de fixation  se consomment par électrolyse. Je les surveillais ;  quand la fixation  a commencé à lâcher (fissures dans le plastique), je l’ai renforcée avec un bout de diamètre 8 mm. Il a tenu l’Océan Indien et la Mer Rouge,  il a résisté 15 000 miles : simple à mettre en œuvre, efficace et économique !
      Côté ligne de mouillage, je suis parti très mal équipé : en effet, je ne disposais que d’une ancre grappin pour annexe... Une ancre sérieuse  m’est apparue indispensable aux Canaries ; pour pouvoir m’arrêter,  j’ai dû alors avoir recours à une ancre de 50 kg mise à disposition par deux français, une ancre russe qui est d’ailleurs restée au fonds….Ma femme m’a apporté ensuite par avion aux Canaries ( et dans son sac à dos ! ), une ancre charrue de 12kg Cobra Plastimo.  

 

Equipement :
 
    Panneau solaire : j’avais acquis avant de partir un merveilleux panneau solaire Siemens de 50W. Il a rempli vaillamment son office pour alimenter le GPS portable et le feu de mât (quand je l'allumais…) ; je consommais peu d’électricité : ni loch, ni sondeur, ni anémo. J’étais équipé avec des veilleuses led.
    Régulateur d’allure : régulateur Plastimo qui a cassé mais dont la fourche est facile à réparer en mer.
    Pilotes : j’en avais embarqué 3 ; tous ont lâché à cause de la corrosion car trop exposés à l’eau de mer à l’extérieur (mais  comment les protéger …?).
    Détecteur de radar : « Merveille »
    Navtex : j’en avais récupéré un sur mon Coco : il s’est avère inutile  car trop loin des côtes, les infos sont erronées…
    Sondeur : j’avais une sonde à main au départ mais à partir de la nouvelle Calédonie, j'ai installé un sondeur : ouf!  Il m’a sûrement évité un naufrage dans des rochers . Je l’ai collé à l’intérieur,  sans percer.
     Porte d’accès : elle  n’est  pas étanche et c’est un gros problème quand  les déferlantes amènent beaucoup d’eau dans le cockpit, l’eau pénètre dans le carré et tout est mouillé ; ce fut notamment le cas pendant mes 10 jours de nav en fuite. Dans les coups de vents, je calfeutrais la porte d'entrée avec des serviettes, sous peine de douche sous pression; il aurait fallu  des joints étanches ou une deuxième porte.  Cela dit, le Fantasia se défend très bien contre les vagues.
 
Moteur :
 
     J’avais conservé le moteur d’origine : un YANMAR  1 GM qui a peu servi
      Il a lâché en Martinique : il a commencé à vibrer, je ne l’ai ensuite fait  fonctionner qu’au ralenti, pendant plusieurs mois. J’ai voulu le réparer : j’ai plongé en apnée et remplacé  l’hélice, l’arbre d’hélice et l’hydrolube (j’en  avais rapporté un par avion), j’ai aussi réglé les sillent blocs mais sans succès… ; en fait, le cône de l’inverseur était usé, il n’entraînait plus l’hélice,  mais je ne l’ai découvert que beaucoup plus tard !
       Je me suis  en général arrangé pour manœuvrer sans moteur dans les ports mais j’ai dû finalement acheter un HB d’occasion en Egypte (5 cv ça devait suffire)  pour pouvoir remonter le canal de Suez sur 80 milles en respectant la vitesse réglementaire de 5 nœuds (sinon remorquage payant obligatoire à 1000 dollars de l’heure  si  tu ralentis les porte-containers) ! Heureusement le pilote que j’ai dû embarquer et nourrir pendant la traversée (c’est la règle …) a été sympa : il m’a autorisé à utiliser un peu de génois ; normalement  la navigation à voile est interdite dans le canal… 
 

 

Vie à bord 

 

Organisation
 
      Je vivais dans le carré, la cabine arrière me servait de débarras (vélo, etc...).
      Rangement : tout était coincé en route sous la table pour éviter les ripages.
      Couchage coté contre-gite avec toile antiroulis.
 
Vivres 
 
     J’avais embarqué 200 l d’eau douce pour traverser l’Océan Indien (j’ajoutais de temps en temps quelques gouttes d’eau de javel pour maintenir l’eau potable…) + 30 à 40 l d’eau minérale (j’utilisais des Jerrican qui avaient servi à contenir des haricots et des lentilles).
     Pâtes midi et soir, cuites avec 1/3 l d’eau de mer ; c’est plus rapide à cuire que le riz mais attention : ne pas oublier d’arrêter la cuisson quand ça commence à bouillir, il faut économiser le gaz !  Laisser gonfler ;  avec peu d’eau,  le résultat est assez solide, on en coupe des parts…
    Consommation : 50 à 60 citrons par mois pour les vivres...   +  l’entretien du gréement !
    Faire des biscottes ? Facile ! pain de mie + soleil
            
Pêche :
 
     J’ai pêché au début avec un fil nylon, sans bas de  ligne en acier ni émerillon, d’où beaucoup de casses.
     Mes prises : dorade, thon. Les faire sécher trois jours au soleil avant de consommer, ça fait des sushis !
 
Distractions :
 
     Lecture : j’avais emporté des livres dont mes trois auteurs grecs préférés : Homère, Hérodote et Thucydide mon favori (premier historien grec à raconter la guerre du Péloponnèse, très lucide sur la condition humaine) ; les œuvres de ces trois-là sont des grands legs  pour l’humanité !
     Musique : opéra, rock sur lecteur de cassettes et CD.        
 

 

Ma « croisière »
 
Route
 
     Distance parcourue au total ? 25 000 à 30 000 miles ( je n’avais pas de loch )
     Distance parcourue en 24h ? Selon le vent : 135 milles au maximum (au portant), 22 milles au minimum.
     Peu de bateaux croisés (2 dans l’Atlantique, 1 dans le Pacifique).
 
Météo
 
     Pour la météo : j’écoutais RFI dans l’Atlantique et je potassais la bible de la prévision météo sur tous les océans : « Routes de grande croisière » de Jimmy Cornell ; on y trouve la réponse à  « par où ? » et « quand passer ? » et aussi quelles sont les meilleures périodes météo.
     Le vent était en moyenne de 15 à 20 nœuds avec quelques pointes à 40 noeuds sous les grains ou dans des coins réputés venteux, mer des Caraïbes, mer de Corail, mer Rouge.
      Il m'est arrivé d'être plus ou moins passif à la cape, le bateau bouchonnait bien, et à d’autres moments j’étais  plus actif pour améliorer mon confort avec des traînards, le bateau était barré par  régulateur d'allure ou  pilote.
      Du gros temps ?  Dix jours de grosse mer avec des déferlantes de 4 à 5 m en Nouvelle-Calédonie et Australie ; je filais à 5 nœuds au portant, presque à sec de toile (1 m² de génois déroulé) !
 
Traînards
 
     En fuite, à sec de toile ou sous tourmentin, le bateau se comporte bien mais il faut filer les traînards qui conviennent,  il fait alors moins d'embardées. Il faut régler régulièrement la longueur des traînards selon la force du vent ; ce qui compte c'est d'avancer encore un minimum, entre 2 et 5 nœuds car si on freine trop, on risque de sancir.
     J’avais confectionné une boucle avec 80 m d'aussières raboutées.
     Dans  les déferlantes, les traînards en surface étaient entraînés vers l'avant et perdaient de leur efficacité ; le bateau repartait en embardées puis s'arrêtait net quand le frein reprenait. Il est bon que le frein soit à plusieurs trains de vague derrière le bateau, et que ce frein soit immergé pour agir en continu.
     Peut-être, améliorer le dispositif  en utilisant une ancre flottante avec 100 m de bout, toujours sur l'arrière,  + un poids de 5/10 kg pour l'immerger (chaîne, ancre...) voire deux ancres espacées d'une cinquantaine de mètres ; le résultat serait sans doute meilleur : à tester.  Je regrette de ne pas avoir essayé les ancres flottantes.
     Je ne pousse pas bien sûr à se retrouver dans un coup de vent mais disons que le Fantasia se défend bien dans le gros temps en adoptant les tactiques qui conviennent (jusqu'à force 8, après je ne sais pas…).
 
Des moments inoubliables !
 
     A Java, une vision merveilleuse : du plancton fluorescent, il a éclairé ma nuit pendant quelques heures !
 
     En Egypte, après les Maldives : un atterrissage improvisé dans un coin désertique. J’ai atterri sur un poste militaire isolé et j’avais des papiers plus ou moins en règle… Il y avait plein de méduses, je n’avais pas d’annexe, j’ai donc enfilé ma combinaison et suis allé à terre avec mes papiers dans une boite étanche…  Surprise d’un jeune militaire qui vivait isolé depuis plusieurs mois dans une cabane en tôle et qui  se nourrissait de boites de conserve et d’un peu de pêche. Il me voit débarquer  et m’interpelle : « Alfonso ! » lui dis-je , « Osni ! »  répond-il ,  « Comme  Moubarak… ? » lui dis-je ; ça l’a fait rire. Mes papiers ne sont plus un problème, nous sympathisons vite, il  m’offre du thé et nous faisons une mémorable partie d’échec (que j’ai gagnée car il savait encore moins bien jouer que moi…). A quand la revanche ?
 
     Au Soudan : un troc avec des pêcheurs : ils voulaient des cigarettes, je n’en avais pas car je ne fume pas ; je leur ai donné des  hameçons, ils m’ont apporté des poissons…
 
     En Somalie : une attaque de pirates ? J’y ai peut être échappé, en tout cas j’ai flippé ! Un boutre arrive sur moi, me tourne longuement autour, j’étais au beau milieu du golf d’Aden…  J’avais planqué mes dollars dans le filtre à air du moteur, pour le cas où...j’avais aussi caché mon GPS, je n’avais aucune arme à bord (c’était mon choix dès le départ). Je me suis enfermé dans le carré pour ne pas montrer que j’étais seul, j’ai mis ma combinaison et j’ai attendu… Le boutre  est finalement reparti. Ouf !
 
     A St-Raphael : c’était ma dernière escale, un mouillage gratuit m’a été offert. A mon arrivée, le capitaine de port me complimente lorsque je lui dis que je viens de Marseille, seul sur mon Fantasia.Pour plaisanter, j'ajoute que je viens de Marseille, en passant par l'ouest ; il ne saisit pas tout de suite...Je lui décris alors mon parcours par le Pacifique et l'Océan Indien, la mer Rouge... là, son visage s'illumine... il me serre la main et m'invite à m'installer gratuitement le temps souhaité...
 
     Je n’ai pas pris de photos pendant mon périple, je voulais vivre des moments authentiques, au plus près possible au contact avec  les gens que je rencontrerais ; sortir un appareil photo aurait brisé l’ambiance, rompu le charme, enlevé la spontanéité des rencontres donc  leur richesse.
     
      Je suis revenu ressourcé, riche d’énergie et  de pleins de beaux souvenirs. Quand on part en mer, on cherche toujours quelque chose… ne serait-ce que de profiter pleinement de la mer dans tous ses aspects et là, j’en ai pris une bonne dose !!!
 
     Sur un tout autre registre ; « Pane, amore y fantasia » : quel beau film et surtout quel beau clin d’œil au Fantasia !...
 
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     Toutes nos félicitations à Alfonso Pascual pour son audace et ses talents,  et un très grand merci pour son récit  passionnant ! 
 

                                                                L’Association des Propriétaires de Fantasia 

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Jérome Therby sur son Fantasia Bernic revient des Îles Canaries, Bravo à lui !

Voici son  récit :

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